lundi 15 août 2016

Colette et Maurice


   Ah, le téléphone ! La sonnerie provoque une contraction de la paupière, élance un courant électrique le long de l’échine, éveille l’écho d’un cauchemar encore vivace. Cela m’arrive quand, ayant oublié son existence, le timbre me surprend. Cela m’arrive depuis que, le 12 décembre 1941, une autre sonnerie précéda l’irruption dans ce logis d’hommes habillés de vert, lourdement chaussés. Le bruit des bottes à clous dans l’escalier, celui des voix étrangères, des coups de poing assenés dans la porte… Ce jour-là, Maurice était arrêté comme juif et interné au camp de Compiègne…
    
     Je décroche. « Allô…
    
    – Salope…

– …
– …
– Salope, vieille salope !
– Comment ?
– Regarde-toi salope, si tu oses ! Regarde-toi ! Regarde le mal que tu as fait toute ta vie !
– Je… Qui êtes-vous ?
– Ta conscience, vieille putain. Qu’as tu fait des hommes et des femmes qui t’ont aimée ? Qu’en as-tu fait, salope ? Tu les as laissé crever ! Tu les as désespérés, tu les as dépouillés, et tu les as laissé crever !
– Qui est-ce ? Qui es-tu ?
– Pourriture ! Puisses-tu crever dans les pires douleurs ! Meurs, putain, meurs ! Meurs, meurs, meurs ! Meurs dans des conditions atroces ! »
     Ça raccroche.

J’ai demandé à Pauline de retirer le téléphone de ma chambre. Puis je lui ai demandé de le remettre. Il faut faire face. Si j’en avais encore, je pourrais dire « Je ne me sens pas très forte sur mes jambes. » Comme je n’en ai plus, que puis-je dire ?
     Quant à mourir… ma foi, je pense que la « voix » n’aura pas si longtemps à attendre. Mais, ne lui en déplaise, si nous pouvions éviter les « conditions atroces »…
Quelle histoire… Jusqu’à ce jour, l’inconnu, les inconnus du téléphone se contentaient d’entendre mon « Allô », de laisser s’égrener quelques mesures de silence troublées parfois d’un souffle, d’une haleine que ma narine sentait presque, raccrochaient sans plus de dialogue. L’un d’eux – l’une d’elles ? Ou fut-ce toujours le même ? L’un d’eux satisfaisait son humain besoin d’échange d’un « Merde ! » soudain sonore, ponctué d’un prompt raccrochage. L’attaque, cette fois, est précise, violente, diurne aussi, car l’inconnu avait coutume de ne se manifester qu’à la nuit close…

Susciter la haine… Bien peu d’entre nous, qui avons survécu, sommes parvenus à nous établir, au milieu d’un siècle impitoyable, sur un perchoir précaire mais éclairé… Bien peu d’entre nous échappent à ces bordées de haine, intermittentes heureu

     – Laniel !

     – Hein ? Pardon ?
     – Laniel, chérie ! C’est Laniel qui l’a emporté. Le pauvre bonhomme a un de ces boulots devant lui !
     – Alors ça y est, la malheureuse a finalement été emportée…
     – Quoi ? Quelle malheureuse ? Laniel, à l’Assemblée… Il vient de recevoir l’investiture. Il s’est donné deux jours pour annoncer la formation de son cabinet.
    – Oh, tu m’as fait peur… J’ai cru que tu disais la nièce… la nièce de monsieur Hazotte qui est si gravement malade, on s’attend à son décès d’une heure à l’autre.
     – Ah… C’est moche.
     – Oh… non. C’était une saloperie. Elle battait son mari avec une canne. Tu vois de qui je veux parler ?
     – Euh, non.
     – Mais si, la nièce d’Herbert Hazotte. Herbert Hazotte, pompes à vélo et articles de cycle… « H. H. » ! Ç’a été la toute première chaîne commerciale, dans les années 1900…
     – Je sèche.
     – Oh ! À la veille de la guerre – la dernière –, Herbert était à la tête d’un petit empire. Sa fortune s’était encore accrue de par son mariage avec Zora de Philiberg, au passage une des plus incroyables beautés qu’on ait jamais vues…
     – Attends… Une grande blonde, pas de seins mais des fesses, un col de cygne, un port de danseuse ?
     – Voui ! Zora de Philiberg !
     – Ça y est, je vois.
     – Et donc, tu te rappelles leur accident ?
     – Non.
     – En 40 ou 41, je ne sais plus, un accident d’avion qui tue la femme, met le mari dans une petite chaise et le laisse muet. En outre gravement brûlé, à moitié défiguré…
     – Mais c’est atroce…
     – Atroce.
     – Et alors, la nièce ?
     – La nièce était l’unique héritière. Hortense. C’était une bourrique et une feignasse, que son oncle entretenait déjà depuis des années. Mais naturellement, ça ne lui suffisait pas.
     – Naturellement.
     – Elle a capté toute la fortune d’Herbert en prétendant que ce dernier n’avait plus sa raison. Elle a relégué le pauvre vieux dans une chambre sordide, tout près d’ici, tu vois l’hôtel des Cinq Saphirs, rue du Cachemire ? Elle lui faisait manger des croûtes de pain…
     – Mais peut-être qu’Herbert n’avait réellement plus sa raison ?
     – Et quand bien même ?! On ne donne pas des croûtes à son oncle ! Et si, Herbert avait toute sa tête, le pauvre… Nous en avons la preuve, puisque nous avons des lettres !
     – Tu as des lettres de ce malheureux ?
     – Mes tiroirs sont pleins de lettres de toute sorte et de toute origine, mon lapin.
     – Tu es une véritable concierge !
     – Je suis la concierge de Paris, tu peux le dire !
     – Colette, cette histoire… Les gens sont des monstres… La vie est terrible !
     – Terrible.
     – Et en même temps… comment dire ? Facétieuse… 
     – Mutine ! Cruelle !
     – La vie est terrible et pourtant, Colette, près de toi… si charmante… Qu’avons-nous à dîner ?
– J’ai demandé à Pauline de nous faire des croque-monsieur.
– Hmm ! Avec de la sauce Worcestershire ?
– Naturellement.
– Et un œuf à cheval ?
– Si ça nous plaît… Tu sors ensuite, lapin ? Non ? On demande à Pauline et Lucien de taper la belote ? Je me mets avec Pauline !
– Tu peux toujours te mettre avec Pauline, on va vous flanquer la pâtée !
     – J’en serais bien étonnée !

     Ah, mon mari… mon incroyable et merveilleux mari ! Ai-je vraiment réussi à le faire sourire avec mon horrible histoire ? Je ne lui ai même pas coupé l’appétit… Qui est Maurice ?
     Un adolescent.
     Un fumeur invétéré.
     Un amateur de bonne littérature et de beaux livres, de belles femmes aussi – je ne suis pas la seule, et je ne suis plus bien belle !
     Un marchand redoutable, que j’ai connu courtier en perles avant que 1929 ne détruise ce commerce, que mon courtier se réinvente entrepreneur en produits de beauté, négociant en lettres autographes, journaliste, traducteur pour le théâtre, éditeur…
  Sans le concours d’exceptionnelles bonnes volontés, que serait-il advenu de lui, à Compiègne ? Il eût été au nombre des déportés, puis des rescapés, ou des morts. Deux mois de camp me le rendirent amaigri de huit kilos, mais entier. Il eut assez d’agilité pour passer, trente mois durant, d’une zone à l’autre, d’une planque à l’autre… Adolescent, vous dis-je ! Un adolescent au cheveu désormais argenté, mais encore rebelle…

Tout est bleu ce matin
© Lemon / Frédéric Le Roux

lundi 8 août 2016

Petite Colette

            
Mais j’en ai une de ma chair, une enfant, une à laquelle je n’ai pas su donner… Je ne lui ai donné que des difficultés, je crains bien.

Depuis que je suis vraiment faible, enfin… depuis ma dernière sortie, elle est là tous les jours, ou presque. Moi qui la voyais si peu. Cela fait deux ou trois mois maintenant. Que je suis longue à m’en aller, tout de même ! Pour ma petite Colette (je lui ai donné mon nom), pour ma grande fille de quarante ans, cela me contrarie, ce souci que je lui donne. Mais je mentirais en prétendant que je ne suis pas heureuse de la voir, de pouvoir lui parler, si tardivement que ce soit.

– Maman, regarde ! Des oranges, des vraies oranges ! Pas des saloperies d’Espagne ! Elles viennent de la région de Mésopotamie, en Argentine…
– Que c’est beau…
– Pauline va nous faire des jus. Et des desserts à la marocaine, avec de la cannelle… C’est très facile, je vais les faire avec elle. Ce sera très rafraîchissant, par cette chaleur !
– C’est merveilleux !
– Ça va, M’man ?
– Ça va ! Mais je me demande… Et ton magasin ? Comment fais-tu tourner ton affaire, en étant chez nous tous les jours ?
– Ben j’ai ma copine ! Elle s’occupe de ça très bien.
– Oui, mais… c’est ta vie. Il faut que tu sois à ta vie.
– J’ai le temps ! Veux-tu que j’allume la télé ?
– Oui… Oh, regarde chérie, comme c’est extraordinaire : le conseil des ministres ! Comme si on y était !
– Si Papa était encore avec nous, on le verrait peut-être en ce moment. Tu ne crois pas que la télé lui demanderait son avis sur l’actualité ?
– Tu pourrais faire de la télévision, toi aussi, je te vois bien. Tu aimais ça, il y a quelques années, le journalisme, la réalisation ? 
– Oui…
– Est-ce que tu te souviens ? À Saint-Tropez… Ou à Saint-Malo ? Non, à Saint-Tropez, puisque tu étais déjà ado. Tu avais eu cette idée pour filmer la mer, la baie… Une idée de caméra sous l’eau, couplée avec d’autres caméras… en travelling circulaire face à la baie, des rails sur un kilomètre. Enfin, tout un dispositif.
– Oui, à Saint-Trop’, oui. Oh la honte !
– Pourquoi ?
– Je ne sais pas… C’était ridicule, non ?
– Mais non ! C’était passionnant ! Tu ne savais pas encore te servir d’une caméra, naturellement, mais c’était… c’était une vision esthétique. Une authentique vision d’artiste. À quatorze ans.
– Je voulais filmer de nuit, puis de jour, et mêler les séquences… J’avais calculé que le film devrait durer huit minutes trente-neuf secondes… trente-neuf secondes ! C’est fou de s’en rappeler, hein ? À cause du morceau de Debussy sur lequel je voulais le caler. Oh, c’était nul ! Non, ce qui était beau, c’est l’ambiance du chemin de côte une heure avant l’aube, la petite plage des Cannebiers presque sans vagues, comme un miroir…
– Ah… oui !
        
   
– Tu te souviens qu’un matin, plusieurs matins une année, tu nous as fait baigner en pyjama, au lever du jour ?
– Oui… Je ne sais pas si beaucoup de mères ont ce genre d’initiative avec leur fille !
– Je ne sais pas… C’était bien ! Mais Papa n’avait pas tellement aimé quand je lui ai raconté.
– Tu as raconté ça à ton père ?
– Oh, une fois, oui, comme ça…
– Tu ressembles beaucoup à ton père, chérie.
– Tu penses ?
– Oui. Au physique, et au moral. Il a été un journaliste envié, mais c’est la politique qui le tenait. Comme ton demi-frère. Un bon ministre, un grand ambassadeur… Il a surtout été un très bel homme, très amoureux… de la vie…
– Maman…
– Mon cœur ?
– Toi tu as été heureuse, non ? Dans ta vie ?
– Pourquoi me demandes-tu cela ?          
– Parce que… Je ne sais pas si j’y arriverai…
– À quoi ?
– À être heureuse.
    
À cet instant, je suis perdue. Que puis-je dire à ma fille unique ?

– Mon enfant… Ma fille, que j’admire tant. Tu es un si bel être humain…
      
Je caresse très doucement l’ovale de son visage. Sur sa joue non fardée, mon index recueille et essuie les larmes. Des joues que j’ai eu récemment l’occasion de caresser, celle de ma fille est de loin la plus chaude. Seule Pauline malade égala cette chaleur. Un feu vif anime ma petite Colette, la tourmente. Je le lui ai souvent connu. Mais ces larmes ne sont pas d’une femme démoralisée, au contraire, elles expriment une sorte de rage…

Que dois-je dire à mon enfant ? Je refoule une mêlée de sentiments… L’envie, oui… J’envie sa vitalité jusque dans la détresse. Et puis, un chagrin. Un vieux, très inutile chagrin…
                 
– Tu as perdu ton papa à vingt ans… C’est très jeune. Quand tu étais petite… oh, ma chérie, j’avais tellement besoin de travailler ! Tu ne pouvais pas le comprendre, bien sûr. Tu t’es sentie seule, n’est-ce pas ? Délaissée ?
– Maman…
– Mais aujourd’hui, regarde… Cette vieille méchante qu’est ta mère… Aujourd’hui, ta vieille maman prend trop de place, même maigre comme tu la vois !
– Maman, tu n’es pas méchante ! Non, jamais !… Tu vas reprendre des forces…
– Ma beauté, mon trésor… Je vais partir. Et toi, toi tu vas vivre ! Tu es si douée pour la vie… Toi qui aimes tant le soleil, et la mer… Toi qui sait relever un mur éboulé… soigner un chevreuil blessé… faire rire les enfants… Moi… Je n’ai été qu’une originale, tu comprends. Une personne…
 – Maman ! Je t’aime tant, Maman…
 – Viens, viens contre moi. Mon heure est passée, mais j’en ai bien profité. À ton tour. Aime toujours. Souris à toutes les jolies choses, à toutes les belles personnes. Les personnes humaines, les petites personnes animales…
     
Colette continue à parler à la jeune Colette, à la bercer, à panser sa blessure. Mais comme elle chuchote à présent, nous ne l’entendons plus.      
   
Tout est bleu ce matin
© Club des Plumes / Frédéric Le Roux, 2016
           
Aquarelle de Dunoyer de Segonzac : Le Port, St Tropez. Illustration pour La naissance du jour
     

Café !


Me voici donc, mi-assise, mi-couchée, dans mon lit à tout faire et à tout vivre. Si je vous accueillais dans ma chambre, je vous y ferais pourtant bonne impression. Replète, soit. Mais mieux vaut une vieille dame ronde que décharnée, n’est-ce pas ? Très correctement habillée sur ma couche étroite, sous mes couvertures et mes fourrures, coiffée, et propre, j’ai toujours à portée de main le petit miroir, le tube de rouge à lèvres et la houppe à poudre…
     
Devant moi, sur le meuble coulissant qui enjambe le lit-divan, les reliefs de mon déjeuner voisinent avec les instruments d’écriture. L’écorce odorante d’une orange sicilienne, un stylo décapuchonné, un verre à demi plein du Beaujolais qu’élève et m’envoie Pierre Moreno. Vin loyal, est-ce pourtant toi qui m’a endormie ?
     
Sur ma gauche s’ouvre une haute porte-fenêtre. Elle me livre accès au monde, que rassemblent en leur enceinte le jardin et l’édifice du Palais-Royal. Il me suffit de tourner un peu les yeux pour être déjà dehors, et fréquemment je vole entre les passants et les arcades, aux balcons des façades, au-dessus du bassin rond et des parterres rectangulaires. Pour un être impotent comme moi, ce lieu qui est un village ne
    
 Café, Colette ?
 Café, Maurice !
 Je t’ai apporté les journaux de midi.
 Merci…
    
Oui, café, oh, café !
      
Café, qui amène dans ma chambre l’atmosphère, l’esprit du restaurant à la fin du repas, et ceux du zinc à toute heure… Mais le breuvage au goût de céréale, de fumée, ne me transporte pas ce midi aux petites brasseries de la rue de Beaujolais, non… Cette immensité verte sous mes pieds, ce velours un peu rugueux qui tapisse le flanc des montagnes, ce sont les caféiers eux-mêmes, c’est le Brésil.
     
Café, qui soutiens ma nervosité, entretiens mon songe éveillé et profitable, tu me gardes du méchant cirage de 3 heures de l’après-midi, où je plongerais trop aisément. Passe encore que je m’abandonne une minute, à la fin d’une fraîche matinée. Mais le sommeil en milieu de journée m’est devenu un piège, une plante carnivore qui m’aspire et me dissout. De cette glu je ne sortirais pas sans peine, et tous les os rompus, la peau moite, l’œil collé… Si perdue pour moi-même que… que j’aime mieux ne pas y penser.
     
Je ne peux pas demander à Pauline de rester à mon chevet toute la journée. Je voudrais encore moins le demander à Maurice. Mon meilleur ami, mon vigoureux cadet, mon troisième mari selon la loi… Un homme valide est fait pour sortir, marcher, démarcher, courir… Il m’embrasse le matin, il m’embrasse à midi, nous nous retrouvons le soir. Nous avons toujours beaucoup de choses à nous raconter, passé 8 heures du soir.  
     
À 4 heures, Jean Genet vient me rendre visite. Facile de tenir d’ici là, dans mes caféiers du Brésil ! Je m’assoupirai peut-être à l’approche du dîner, mais sur la plage alors, nue et chauffée, éblouie, à Copacabana…
     
Non, je ne veux pas lire, pas aujourd’hui. Aujourdhui, j’appartiens aux ormes du Palais-Royal dont les charmilles débiles persistent, comme moi, à survivre aux hivers successifs… Les ormes ont fait leurs premières feuilles cette nuit. Avec ma mauvaise vue, je ne fais qu’entrevoir les touches de vert tendre que le printemps a éparpillées sur le jardin. Mais en parcourant des yeux leur semis suspendu, je recrée pour moi-même la couleur verte, le sentiment, le climat du vert, couleur ambiguë de la vie…
    
    
Colette au Palais-Royal, par Izis
     
 Que se passe-t-il, Pauline ? Colette est sur la selle ?
– Oui, Monsieur.
– Mais cela va faire au moins une heure ?
– Depuis sept heures et quart, Monsieur Maurice. Comme il est huit heures et demie, cela fait…
– Cela fait trop ! Que dit-elle ?
– Elle dit que ça va. Qu’elle emmerde la planète entière, et qu’elle se fout de sa Légion d’honneur, et que la vie est une arnaque, et que les jeunes ne sont que des rats, et…
– Passez, Pauline, passez. Faut-il faire venir le docteur Lamy ?
– Non, elle répète que ça va. Quand c’est grave, vous savez bien ce qu’elle dit.
– Bref, c’est une indigestion monumentale, comme d’habitude. Rien dont il faille s’inquiéter ?
– Pas plus que d’habitude.
– Qu’est-ce qu’elle a encore mangé ?    
– Rien. À midi elle n’a n’a pas touché au rôti, et elle n’a mangé qu’une orange. Mais elle a bu du café tout l’après-midi.

– C’est nouveau, ça…

Tout est bleu ce matin
© Club des Plumes / Frédéric Le Roux, 2016

vendredi 1 juillet 2016

La maison était grande…

La maison était grande, coiffée d'un grenier haut. La pente raide de la rue obligeait les écuries et les remises, les poulaillers, la buanderie, la laiterie, à se blottir en contrebas tout autour d'une cour fermée.

Accoudée au mur du jardin, je pouvais gratter du doigt le toit du poulailler. Le Jardin-du-Haut commandait un Jardin-du-Bas, potager resserré et chaud, consacré à l'aubergine et au piment, où l'odeur du feuillage de la tomate se mêlait, en juillet, au parfum de l'abricot mûri sur espaliers. Dans le Jardin-du-Haut, deux sapins jumeaux, un noyer dont l'ombre intolérante tuait les fleurs, des roses, des gazons négligés, une tonnelle disloquée… Une forte grille de clôture, au fond, en bordure de la rue des Vignes, eût dû défendre les deux jardins ; mais je n'ai jamais connue cette grille que tordue, arrachée au ciment de son mur, emportée et brandie en l'air par les bras invisibles d'une glycine centenaire…

La façade principale, sur la rue de l'Hospice, était une façade à perron double, noircie, à grandes fenêtres et sans grâces, une maison bourgeoise de vieux village, mais la roide pente de la rue bousculait un peu sa gravité, et son perron boitait, quatre marches d'un côté, six de l'autre.


Grande maison grave, revêche avec sa porte à clochette d'orphelinat, son entrée cochère à gros verrou de geôle ancienne, maison qui ne souriait que d'un côté. Son revers, invisible au passant, doré par le soleil, portait manteau de glycine et de bignonier mêlés, lourds à l'armature de fer fatiguée, creusée en son milieu comme un hamac, qui ombrageait une petite terrasse dallée et le seuil du salon… Le reste vaut-il que je le peigne, à l'aide de pauvres mots ? Je n'aiderai personne à contempler ce qui s'attache de splendeur, dans mon souvenir, aux cordons rouges d'une vigne d'automne que ruinait son propre poids, cramponnée, au cours de sa chute, à quelque bras de pin. Ces lilas massifs dont la fleur compacte, bleue dans l'ombre, pourpre au soleil, pourrissait tôt, étouffée par sa propre exubérance, ces lilas morts depuis longtemps ne remonteront pas grâce à moi vers la lumière, ni le terrifiant clair de lune, - argent, plomb gris, mercure, facettes d'améthystes coupantes, blessants saphirs aigus, - qui dépendait de certaine vitre bleue, dans le kiosque au fond du jardin.

Il arrivait qu'un livre, ouvert sur le dallage de la terrasse ou sur l'herbe, une corde à sauter serpentant dans une allée, ou un minuscule jardin bordé de cailloux, planté de têtes de fleurs, révélassent autrefois, dans le temps où cette maison et ce jardin abritaient une famille, la présence des enfants, et leurs âges différents…

La maison de Claudine, premières pages


mardi 22 septembre 2015

La Rose


Elle n'est pas la première de la saison, il s'en faut. Avant elle, notre climat frileux suscite la violette, la primevère de Pâques, les narcisses, la potentille à fleurs de fraisier, l'hépatique, l'iris jaune du bord des eaux… Sommes-nous des énergumènes, ou le tropique, ou la folle Provence, pour espérer qu'éclora chez nous, dès janvier, la Rose ?

Mais je nous vois assez enivrés d'elle pour que je consente à son nom l'initiale majuscule ; d'autant plus que la dernière guerre l'a mise à prix d'or, ni plus ni moins que le foie de veau et l'ananas. " Combien cette rose ? " demandait avec timidité une dame, passant de la tête le seuil du fleuriste. Avant qu'on lui donnât la réponse, elle mit les mains sur ses oreilles : " Non ! ne me le dites pas ! " et s'éloigna précipitamment. C'est que le magasin resplendissait de ces roses qui ont une lèvre, une joue, un sein, un nombril, une chair givrée d'un gel indicible, qui voyagent en avion, se dressent au bout d'une tige méprisante, sentent la pêche, le thé et même la rose… Des roses inaccessibles. Rose, où se satisfont tes anciens amants ? Comme tous les amants vieillis ou détrônés, ils se contentent de te chanter. Ils te contemplent, à travers la vitre. Ils soupirent, ils savent te détailler avec convoitise, parler de ta forme, du rigoureux enroulement qu'exige ton hybridité. Je pense que comme moi ils regrettent le temps béni de tes imperfections. 


Nous t'achetions telle que Dieu t'avait faite, un peu mordue ici, un peu roussie là, et c'était à nous de te parer, à moins que nous ne te préférions roussie et mordue, un cétoine d'or caché dans la conque de ton oreille. Tu avais trop de feuilles, des boutons comme des radis, un petit escargot au long de ta tige, et autant d'épines qu'une pucelle farouche. Maintenant le fleuriste t'épuce et t'épile à la pince, et t'arrache tes coccinelles et tes fourmis, outre deux ou trois  rangs extérieurs de pétales.





Belle sans tache ni tare, je t'aime mieux à Bagatelle, ou à L'Haÿ. J'irai te voir un de ces jours de juin, chauds, frais, où par tourbillons le vent te pille, et nous fait croire que tu sais encore te prodiguer… Rose ! Toi que j'appelle en secret Péché pourpre, Abricotine, Neige, Fée, Beauté noire, toi qui soutiens glorieusement l'hommage d'un nom bien païen : la Cuisse-de-nymphe-émue !



Au-dessous de ma fenêtre, entre les flaques d'eau, les pigeons baigneurs, les gazons coiffés à la Bressant, les althæas taillés en pelote et les balisiers, nous avons des rosiers âgés et florifères, ils ne sont morts ni des guerres, ni des gelées. Ils n'ont jamais manqué de fleurir, de refleurir et de fleurir encore une fois avant novembre. L'un des arbustes porte, de par une singularité de greffage, des roses mi-partie jaunes, mi-partie rouges. Double et redoublé, un autre rosier soufre accable son tuteur d'une richesse… Une richesse… Comment vous dire… Ces roses du Palais-Royal, ces vieux rosiers prodigieux, par quels mots dépêcher, jusqu'au parc genevois des Eaux-Vives que j'ai contemplé dans sa gloire, un message, une description qui rende jalouse la roseraie suisse ? Roses sur tige, le bouton clos comme un œuf, puis inopinément ouvertes, roses qu'éveille au centre de Paris l'arc-en-ciel prisonnier du jet d'eau, je cherche à quoi vous comparer, en quel éden cueillir les fleurs qui vous vaillent… Je crois que j'ai trouvé. Vous êtes presque aussi belles que les roses torrentielles qui comblent un tout petit enclos de garde-barrière, couvrent une maisonnette de jardinier, treillagent le mur de la rustique auberge, ici, là, ailleurs, partout où elles montrent ce que peuvent, pour notre émerveillement, la rencontre de juin, du hasard, du beau temps, la solitude d'une jeune fille, la main d'un vieil homme rêveur et son bienveillant sécateur…


COLETTE
Pour un herbier 
Lausanne, Mermod, collection " Le Bouquet ", 1948.