jeudi 2 janvier 2014

Je m'appelle Claudine…


« Je m'appelle Claudine, j'habite Montigny ; j'y suis née en 1884 ; probablement je n'y mourrai pas. Mon Manuel de géographie départementale s'exprime ainsi : " Montigny-en-Fresnois, jolie petite ville de 1.950 habitants, construite en amphithéâtre sur la Thaize ; on y admire une tour sarrasine bien conservée… " Moi, ça ne me dit rien du tout, ces descriptions-là ! D'abord, il n'y a pas de Thaize ; je sais bien qu'elle est censée traverser des prés au-dessous du passage à niveau ; mais en aucune saison vous n'y trouveriez de quoi laver les pattes d'un moineau. (…) C'est un village, et pas une ville : les rues, grâce au ciel, ne sont pas pavées ; les averses y roulent en petits torrents, secs au bout de deux heures ; c'est un village, pas très joli même, et que pourtant j'adore.

Le charme, le délice de ce pays fait de collines et de vallées si étroites que quelques-unes sont des ravins, c'est les bois. Des prés verts les trouent par places, de petites cultures aussi, pas grand'chose, les bois superbes dévorant tout. (…) Les grands bois qui ont seize et vingt ans, des arbres comme des colonnes, des sentiers étroits où il fait presque nuit à midi, où la voix et les pas sonnent d'une façon inquiétante. Dieu, que je les aime ! Je m'y sens tellement seule, les yeux perdus loin entre les arbres, dans le jour vert et mystérieux, délicieusement tranquille et un peu anxieuse, à cause de la solitude et de l'obscurité vague… »
     

    
Ce sont les premières phrases de l'œuvre de Colette, le début de Claudine à l'école. Livre de commande dont la ligne générale fut orientée et exploitée par Willy, le premier mari, grand découvreur de talents et génial vendeur. Texte à deux mains, à deux visages, on le juge plutôt cucul aujourd'hui. Interrogée à la fin de sa carrière, Colette éludait le sujet, qui semblait prodigieusement l'agacer, d'un définitif " C'est très démodé. " Comme toujours, l'affaire est plus complexe. Il y a la spoliation ressentie par l'auteur, quand Willy vendit les droits de cette série dont le succès fut immense. Car les Claudine étaient vraiment les filles de Colette. 

Dès ces premiers paragraphes que je recopie aujourd'hui, on trouve déjà toute la sensibilité de Colette, et sa manière. Des évocations puissantes, saisissantes, presque hallucinogènes. Quelque chose aussi de très précis, de maniaque dans l'écriture, encore loin d'avoir atteint sa splendide fluidité. Les points-virgules hérissent ces paragraphes comme autant d'épines sur des buissons d'aubépines, comme les angles et les défenses de la jeunesse, de l'adolescence. Mais ce perfectionnisme, qui ne fera que s'accentuer avec les années, est une des clés de la puissance évocatrice. 

illustration : aquarelle de Dignimont

lundi 18 novembre 2013

Feu et joyaux

     
La cheminée dans laquelle je célèbre mon feu est une construction ancienne à laquelle il n'a fallu, je gage, que la main d'un simple maçon. Dans l'enceinte du Palais-Royal nous avons çà et là des poignées de portes, et des panneaux d'un modèle salonnier, et de belles cheminées. La mienne a perdu son marbre, remplacé par une sorte de galantine beige et rosâtre. N'importe, elle a gardé son naturel, son appétit de l'ardeur, son obéissance d'appareil qui, étroitement mêlé à la vie de l'homme, aida à son confort rudimentaire.
    
    
Ceux-là qui ont médité, proches d'un feu, quand la nuit abaissée de l'autre côté de la vitre leur garantit une sûre clôture, ceux-là n'ont plus à craindre qu'auprès du feu les rejoignent le chien et le loup crépusculaires, le frisson, le sursaut. C'est l'affaire des novices que de ressentir si fort un poids, un âge, une peur, un mal.
    
Ma chambre, ce soir, figure une caverne de voleurs : c'est un des jours où un mien voisin, joaillier, s'amuse, et surtout m'amuse, à verser ici le contenu de la malette, doublée de velours, dans laquelle il transporte ses dernières œuvres. Sur ma table-banquette je vois un clip d'or, étoilé de saphirs. Je vois un escargot tout bossué de topazes qui recèle, cachée et bien vivante, une montre pas plus large qu'une lentille. Un gros bracelet, tout ensemble pesant et finement tressé, s'est échappé, comme ferait une couleuvre familière, pour aller boire l'eau de mon gobelet à demi plein…
    
    
Un pendentif d'aigue-marine erre sans surveillance, va répandre son eau d'un bleu magique, mais on l'a endiguée d'un lacis très fin, en diamants tout petits, et enchaînée d'or. Ainsi elle attendra, pendante, l'ombre favorable, le sillon creusé entre deux seins… Et la tourmaline en forme de cœur, où est-elle ? A l'instant elle jouait de sa couleur rose un peu vineuse, entre deux turquoises. "Peut-être dans la corbeille à papiers", suggère mon voisin le joaillier, qui est pince-sans-rire. Les murs de ma chambre reçoivent des éclaboussures jaillies d'un conte persan, des bluettes dardées par l'insondable géométrie des pierres taillées. L'apport opaque  les turquoises – met un peu de calme dans mon désordre bien particulier. Mon voisin et ami l'orfèvre assure que la contemplation des joyaux constitue un traitement de la douleur arthritique, que la plupart des gemmes arrachées aux abîmes demeurent bénéfiques. 
     
    
"Bénéfiques ? Et l'opale ?  L'opale aussi. Mais sa légende ? Mais les faits qu'on assure dûment contrôlés, qui l'incriminent ?" Mon voisin hausse les épaules : "Il y a toujours eu des maladroits qui ne peuvent pas planter un clou sans s'écraser un doigt. Il y en aura toujours. Regardez plutôt cette monture de bague. Je crois que je l'ai inventée. Ça s'appelle de l'or tricoté. Vous l'aimez ?" Tricoté, en effet, fin, maillé – dans mon pays on dit : maillacé –, égayé à chaque maille d'un sable de diamants : oui, j'aime l'or tricoté.
    
Qu'est-ce que j'aime encore ? Ce bracelet, noué en corde molle, important, oriental, cossu, sérieux… Je le loue sans réserve, je l'essaie. Et comme, Dieu merci, il ne m'est pas nécessaire de convoiter pour admirer, ni d'acquérir pour posséder, je savoure un plaisir qui est lui aussi à facettes. Quand je traite mon voisin d'artisan, il rougit d'orgueil récompensé. A le fréquenter, j'avance dans la familiarité d'un luxe qui ne fut jamais le mien. J'apprends des noms. Je manie, froid d'abord puis vite échauffé, le beau métal jaune, fauteur de tant de maux et de guerres. J'ai tenu plus d'une fois, avant sa destinataire, quelque jouet admirable, promis, fiévreusement attendu. Dans le creux de ma main j'ai enfermé une pierre, toute nue comme une esclave sans maître. A cause de son eau étrange en deçà du rouge, au-delà de jaune, je croyais étouffer une braise. Mais mon voisin haussa les épaules : "Peuh… elle n'est rien. Il n'existe pas de pierre orangée qui ait du prix. Evadés du rubis, de l'émeraude et du saphir, désireux de nous affranchir du diamant, nous retournons pourtant au diamant, à l'émeraude, au rubis. Ou bien il nous faut recourir à celles-ci…"
     
Elles me paraissent charmantes, celles-ci, dont les noms sont suggestifs de transparence, de liquidité, péridot fidèle à son vert un peu bronzé, tourmaline varicolore, accessible rubis spinelle, aigue si véridiquement marine, et je n'ai garde de vous oublier, vous, verte le matin et rubescente le soir, agréable dissonance éveillée par mon fanal bleu, vous facétieuse alexandrite…
    
– Eh bien, pourquoi ne pas recourir, en effet, à celles-ci ?
Mais le maître du coffret leur manifestait surtout sa résignation.
– Gentilles, dit-il. Amusantes. J'aime les utiliser en pavages d'étuis à cigarettes, en plaques de ceinture, en gros ouvrages… Toute notre ingéniosité ne peut pas leur rendre ce qui leur manque…
– Et quoi donc ?
– Je trouve qu'elles manquent de regard.
      
     
COLETTE, Le Fanal bleu. Parmi les dernières pages originales publiées
     
Photographie de bijoux et de gemmes Claire DEWEGGIS. 
     
1. Don't be shy, Van Cleef & Arpels, MAD
2. Diamant jaune
3. Are you free? 
4. Que j'offrirais à un garçon, Van Cleef & Arpels, MAD
   
http://www.flickr.com/photos/deweggis/

vendredi 23 août 2013

Le premier Éden


     
Les marronniers et les pommiers normands passent fleur en même temps. Comme la semaine a été froide et sans vent, chaque arbre a répandu autour de son tronc un tapis circulaire de pétales, ici pâle, ailleurs rose vif. Une brise haute émeut à peine les cimes des bosquets, des charmilles taillées, des cépées plus que cinquantenaires, distribuées sur l’herbe profonde d’un parc bien dessiné, barré d’eaux courantes, éclairé d’un étang. L’herbe, qui mûrit tard cette année, n’est que fleurs, le bouton d’or fait place aux flaques rondes de la véronique petit-chêne, dont chaque fleur est bleue comme un œil bleu. Il a fallu beaucoup de lustres pour hisser jusqu’à vingt mètres en l’air le feuillage des hêtres sanguins sur lesquels la lumière ruisselle, comme mouillée…
      
Un petit trot de sabots fins crible l’allée voisine. Un front fauve entrouvre près de nous les troènes : la corne, l’œil souligné, la pelucheuse oreille de l’antilope ne se dérobent pas à notre regard. Décochés par deux longues cuisses vigoureuses, deux petits kangourous jaillissent de l’herbe profonde, traversent en trois foulées une pelouse. Ils ne fuient pas, ils se déplacent, pour le plaisir. Leur bond est si long qu’il paraît lent et que nous avons tout le temps, comme s’ils rêvaient suspendus dans l’air, de fixer en nous le souvenir de leur moment aérien, des petites pattes antérieures ramenées sous le poitrail, et d’un nourrisson kangourou, son doux museau hors de la poche maternelle…
    
     
Quelqu’un, sur nos têtes, vient de rire, dans l’arbre ? Vert, une tache écarlate au flanc et sur la tête, un perroquet se moque de nous. Et pour que nous ne puissions douter ni de la sociabilité, ni de la raillerie qui nous accueillent, le grand sifflement, le chant modulé et puissant des gibbons éclate.
     
C’est à cet enclos que dut ressembler le premier Éden. En lieu et place de l’homme, on y voyait le singe, son long ventre, ses épaules un peu remontées, son langage hurleur, sifflé, chuchoté, ses petites incisives blanches et bien rangées, son imitation de chevelure, ses yeux dorés qui savent verser des larmes, son ombre à forme humaine, énorme derrière le gorille, minuscule à côté du petit atèle-araignée. Dans l’Éden comme à Clères, il y avait des gazelles naines, si fragiles qu’elles peuvent se briser sur les rochers, et des troupeaux d’antilopes blondes qui sautent des quatre pieds par-dessus un ruisseau ; des grues de Numidie, d’un gris céleste, et des flamants roses, mêlés aux touffes roses des pivoines… Comme à Clères un casoar, le premier casoar se levait d’un buisson d’églantines et montrait que vêtu de soies tubulaires, ni poil ni plume, il gardait sur son col et son front un assez beau reflet du premier arc-en-ciel…
     
COLETTE, En pays connu
    
  
   
photos des singes : Tim Flach, avec Hasselblad H4D-60
    
Le "vrai" casoar, qui est un animal extrêmement agresssif : En Indonésie, © Gérard Cuchet
       
Le casoar de Saint-Cyr… « On appelle "casoar" le plumet rouge et blanc ornant le shako (képi) des Saint-Cyriens, depuis 1855. »

jeudi 15 août 2013

Le fantôme de la nuit

La nuit est calme et tiède. Le rouge des tentures qui tapissent mes murs flamboie doucement, comme le feu dans ma cheminée. Un souffle m'apporte, de dehors, parmi des odeurs de restaurant point désagréables, le parfum des roses récemment fleuries. Des planchers, des cloisons craquent ici et là dans l'immeuble sonore : certains de mes amis voisins, comme moi, veillent. D'autres s'endorment, telle ma Pauline dans les bras de son Lucien…
     
     
Ma nuit a ses gardiens invisibles, et ses fétiches conjurateurs. Née de ma lampe, une étincelle joue sur chacune des boules de verre qui forment, sur le marbre de la cheminée, un troupeau immobile et serré. Dans ces sulfures, exprimant sa fantaisie, sa folie, l'artiste a mêlé formes et couleurs, il a multiplié les cœurs, les étoiles, les spirales. D'une main souveraine, il a tordu le verre en fusion, réduit la feuille d'or en lambeaux… 
    
Tel de ces cristaux anciens contient, tout fraîcheur et saveur, un minuscule panier de poires. Son voisin, une jaune salamandre. Tel autre, un parterre de pensées, bleues comme… des pensées. Tel encore marie pour toujours deux cobras enlacés, luttant, s'aimant. Immergée, prisonnière des bulles solides, une vie étrange se laisse contempler, figée, inoffensive…
     
Que risqué-je à accueillir, dans ma chambre ornée de livres amis, de tableaux amis, un très ancien fantôme qui insiste à ma porte ? C'est un charmant fantôme, qui a gardé la douceur profonde d'une femme que la vie n'a pas épargnée. Mais pourquoi viens-tu maintenant, ombre de Missy, alors qu'il est déjà si tard ? Cette robe blanche de dentelles, tu ne la portais que pour moi… Approche. Tu ne m'as jamais blessée, je ne redoute rien de toi. Que dis-tu ?
      
Que c'est beau, après un authentique orgasme…
     
    
    
Tout est bleu ce matin
© Frédéric Le Roux, 2013

mardi 13 août 2013

La Môme Piaf

    
J'ai trouvé très peu sur la relation de Colette et de Piaf. Il y a sans doute très peu : il faudrait revoir les chroniques de music-hall de Colette, je ne les ai plus… Une photo montre apparemment, chez l'une les félicitations, l'enthousiasme, l'assurance, chez l'autre la timidité, l'étonnement, une admiration un peu réservée… On est en 1952, à la remise du grand prix du Disque attribué à… Colette ! Ces mots, dans la bio de référence de l'écrivain par Claude Pichois : " Piaf, qu'elle n'apprécie pas ". 
    
Et ça me surprend beaucoup. C'est possible, bien sûr. La vulgarité de Piaf, Piaf droguée, ce n'est pas l'esprit de Colette. Son répertoire très, trop ? populaire, alors que la Dame du Palais-Royal jouait ses classiques au piano, a travaillé avec Ravel… En revisitant un peu Piaf, je découvre qu'elle méprisait, sur la fin en particulier, les prix, a refusé à Charles Dumont toutes ses chansons, jusqu'à " Non, je ne regrette rien ", parce qu'elle les voyait comme des chansons à prix… Et puis, de la timidité chez Piaf, cela n'a rien d'évident…
    
     
Je l'ai toujours crue sincère, cette photo que j'ai souvent regardée, et aimée. L'ai-je mal lue ? Cette croyance, ou cette naïveté, demeure, vacille un peu… Une admiration, mêlée d'une pitié réprimée, me semble inévitable de la part de Colette pour la chanteuse de La Foule. Son regard sur les artistes douloureux était ambigu, l'affection y était fouettée par la réserve intime, un certain rejet, comme en témoigne L'Envers du music-hall… 
    
Quant à ce que Piaf pouvait ressentir pour Colette… je n'en ai aucune idée ! Il y a ce sourire de l'une et de l'autre, différent… leurs génies… leurs deux corps perclus de rhumatismes. Piaf se faisait administrer des piqûres. Colette refusait jusqu'à l'aspirine.
    
J'ai revu le film d'Olivier Dahan et y ai trouvé tout magnifique et bouleversant. Un film d'enfant, sur une enfant, qu'on ne peut pas vraiment voir avec des  yeux d'adulte…
    
La Môme Piaf, essentielle.