jeudi 8 mars 2012

HAIKU

   
Je recueille
 une cigale morte –
un peu d'eau s'en écoule
  
Kakimoto Tae, née en 1928

samedi 3 mars 2012

TRIO : chez le coiffeur en 1964

      
Corinne était une très belle femme, pas très grande, mais très bien faite, un visage superbe. Chez les commerçants et parmi les voisins on l’appelait « l’Impératrice », et Lucien, le coiffeur, allait jusqu’à lui donner ce surnom lorsqu’il s’adressait à elle. Une fois par mois, elle emmenait son petit garçon chez cet artisan installé dans une rue étroite, assez froide et humide du centre de Lannion. On installait l’enfant dans un fauteuil mécanique trop grand pour lui, que Lucien faisait basculer pour mettre la tête du petit au niveau du lavabo. Une sorte de bac en plastique recevait la nuque qu’il cassait, comme un accessoire chirurgical, un plastron en caoutchouc couvrait la poitrine en serrant le cou… On n’aime pas les éclaboussures, chez les coiffeurs ! Bref : pénible. L’eau du robinet était toujours beaucoup trop chaude, au début en tout cas, car Lucien demandait au bout d’un moment : « C’est pas trop chaud ? », et le petit disait « Si ». Après, elle était un peu trop froide.
     
Corinne imposait une coupe de cheveux atroce, pour un petit gamin qui manquait déjà d’assurance. Elle le faisait par sottise, pas par manque d’amour… La coupe au bol… Atroce. Grotesque. Quand ils ressortaient du salon de coiffure, l’enfant était inondé de honte, de malaise. 
    
Il ne pouvait pas en vouloir à sa mère qu’il adorait… « Allez, l’Impératrice, vendredi je m’occupe de votre choucroute ! » lançait Lucien à sa mère dont l’enfant quêtait la chaleur de la main. Son cou tirait devant et derrière, la tête lui tournait, dans l’odeur presque asphyxiante des teintures et des laques.
       
    
     
« Allez, fais voir ! » « Allez, t’as honte ?! »
Sans descendre de son petit vélo, Louis enlevait sa casquette.
« Oh la la ! Putain, les boouuules ! »
« C’est vraiment rasé sur les bords… »
     
Erwann touchait, du bout de ses doigts chauds, la peau sensibilisée par le passage de la tondeuse. Un début d’érection se présentait au slip de Louis. Et puis ils passaient à autre chose. Louis renfilait sa casquette. Si c’était l’été, il se baignerait comme les autres, oubliant peu à peu, jamais complètement, sa tronche de débile. Comme c’était avril, ils allaient plutôt rouler, poussant jusqu’à la pointe de Séhar animée par le trafic des sardiniers, ou celle du Dourven, déserte et belle, peuplée de hauts pins. Le vent doux leur rosissait les joues. Leurs poumons se gonflaient, leurs petits corps grandissaient. Ce n’était pas de grands bavards, mais ils s’entendaient bien.
    
– T’es encore allé traîner avec les p’tits cons de l’épicier ? T’as fait tes devoirs ?
     
Yvon dans l’allée, qui vient de garer la Citroën. Voilant ses yeux derrière la visière de sa casquette, Louis contemple avec horreur les godasses de son père, son pantalon de velours côtelé beige. Les devoirs, non, pas faits encore. Tiens, il a bien envie de faire les exos de maths maintenant. Tout plutôt que rester là, soumis à l’autorité physique de son père. Il est bon en maths, il aime bien ça. En français, comme de juste, il est nul.
     
Après le dîner, on l’envoie au lit à huit heures et demie. Comme viatique pour traverser une nuit si longue, il emporte les mots de sa mère : « Bonne nuit, mon trésor ». Il entendra aussi résonner plusieurs fois, avant que ne sonne le réveil, les mots de son père : « Sois calme, et tâche d’être meilleur demain ».
     
Dans cette grande maison très silencieuse, bâtie en hauteur sur un flanc de colline au-dessus de la petite baie de Locquémeau, Louis rallume sa lampe de chevet quelques minutes après le départ de ses parents. Parmi les objets de son enfance, les plus aimés sont peut-être les disques que lui donne sa sœur, ceux qu’elle laisse le dimanche quand elle vient déjeuner avec son tout jeune mari. Les Beatles, les Stones, Johnny Hallyday, les Whos… Louis pose le 45 tours de From me to You sur son tourne-disque, dont il règle au minimum le volume…
      
   
© Frédéric Le Roux, 2012

vendredi 2 mars 2012

Que tu es beau ! Que tu es jeune !

    
 – Que tu es beau ! Que tu es jeune ! Ce léger blouson de daim… que c’est chic, et sexy ! Le dernier Agatha Christie ? Tu me gâtes ! Alors, ces grèves ? Qu’est-ce que tu as vu ?
– Des chapeaux et des perles, ma Colette. Des voilettes, des aigrettes, des gants…
– Ne me raconte pas d’histoires !
– Je t’assure. Une noria de jeunes toquées habillées par Christian Dior, qui couraient derrière les soldats entre le Flore et l’Assemblée.
– Oh ! Quelle insouciance…
– Et elles criaient « Vive l’armée française ! Vive nos beaux soldats français ! »
– Oh ! Il aurait fallu que je voie ça ! Et tu penses qu’on va bientôt ravoir du pain ?
– D’ici huit jours, au plus tard. Je te le promets.
– Mais pourquoi les Français se sont-ils mis en grève au mois d’août ? Quel embarras pour les vacanciers…
– Colette… les Français. Les Français…
– Moui ! Moi aussi, je suis en grève. Je n’écris plus. 
– Tu as finalement décidé de te reposer.
– Peut-être…
– Mais alors, que fais-tu ? 
– Eh bien, je profite du travail des autres. Je lis… Je te lis, tiens, depuis quelques jours. Je suis dans tes Érotiques. 
– Me voilà bien.
– Mais oui, très bien ! Attends, que je chausse mes lunettes…
      
Branle ton sexe à pleine poigne
Jeune cycliste musculeux
Bientôt tel un cri tu t’éloignes
Recapuchonné ton gland bleu 
     
– Mmm…
– Je trouve cela très beau, Jean. Très parfait. La belle rime avec « bleu », et les consonnes liquides à chaque vers…
– Mmm… Je…
– Non, parfait, vraiment, parfait. Tu ne savais pas que j’aimais ta poésie ? Mais je connais même de toi certaines pièces par cœur. Écoute.
     
Hypothèse : des esprits courent à notre insu
 Et changent le décor et la ville et la rue.
 Qui sont ces ouvriers, ces soldats, ces milices
 Attachées à nous nuire comme on l’est à un vice ?
 Leurs manœuvres aveugles ont rongé nos vertus,
 Sans pitié, sans plaisir, et nous laissent tout nus. 
    
          
– Mais d’où ça sort, ça ?
– Je crois que ça s’appelait Le Poème du Centenaire.
– Je n’ai aucun souvenir de ce poème ! Je devais être bien jeune, pour écrire des choses si sombres !
– Oui, tu étais encore très jeune. Tu as copié cela sur une ardoise autrefois, dans ma cuisine…
– Ah, Colette… Tu me touches… Et à part lire le vieux Cocteau, à quoi passes-tu ta journée ? 
– Eh bien… D’habitude il y a la correspondance… le téléphone… mais avec cette grève, nous sommes aussi en vacances de cela ! Alors, je brode, quand je n’ai pas trop mal aux yeux. Et pour les reposer, tu vois, j’ai la télévision maintenant.
– Et tu en es contente ?
– Je l’étais, jusqu’à ce qu’elle tombe en panne. Mais j’ai déjà pu voir des choses extraordinaires sur mon petit écran. J’ai vu, tiens-toi bien, la naissance des gaous, qui sont les petits du gnou et de sa femelle, la maroufle. Cela se passe au Kenya, au mois de février. Une fois que les maroufles ont mis bas, les gaous deviennent des proies faciles pour les lionnes, bien qu’ils soient capables de courir seulement trois minutes après leur naissance. Trois minutes, te rends-tu compte ? N’est-ce pas terrible et merveilleux ?
– Je pense que tu devrais visiter le Kenya, et même toute l’Afrique. Toi qui ne redoutes pas la chaleur… On te promènerait en chaise à porteurs, tu serais révérée. Tu serais reçue comme une divinité ! Les hommes verraient en toi une grande sorcière, les femmes te craindraient, et les enfants voudraient te toucher, ils t’apporteraient des offrandes, des petits bijoux qu’ils fabriqueraient pour toi…
– Oh, sérieusement ! Jean, je vais me reposer un peu, maintenant. Cette chaleur, oui… Mais que je te reçois mal ! Demande à Pauline de te faire une orangeade. Ah, mais non, nous n’avons plus d’oranges… Demande-lui…
– Ne t’en fais pas, je saurai bien lui demander.
– Viens toujours me visiter, n’est-ce pas ?
– Bien sûr. Tu es mon amie.
– Ta vieille amie, oui… Merci, mon grand.
     
Tout est bleu ce matin
© Frédéric Le Roux
      

to my american friends

samedi 25 février 2012

Geneviève Dormann


Certainement pas la plus objective, mais bien la plus amoureuse : la biographie que Geneviève Dormann a consacrée à Colette en 1984 reste ma préférée. J'en ai tiré les plus belles photos déjà passées sur ce site… Je me souviens du splendide volume, que mes parents m'avaient offert pour Noël, posé sur l'énorme plateau de bois exotique que mon père installait une fois par an dans le garage, pour le réveillon. Ni les chansons, ni les blagues, ni les conversations, plus rien ne pouvait tirer l'adolescent de quinze ans de cette découverte enchanteresse…
    
Dormann est la fille d'un parlementaire qui, par merveille, était aussi journaliste et imprimeur. Elle a débuté à Marie-Claire et au Point, avant de développer une œuvre tout à fait personnelle, marquée par une langue franche et sensuelle. On trouve facilement ses romans en livres de poche…
    
Je l'aime et je veux, ici, lui rendre un modeste hommage…

mardi 21 février 2012

Marguerite

Ma chère créature, je maudis le métier qui te contraint en ce moment à une vie contre la nature,  la nôtre. Ce métier où l'on enfante loin de l'œil du spectateur. La gloriole, la galerie qui manquent. C'est affreux. Tâche de manger beaucoup, malgré la chaleur. Fait-il plus frais ? Et ces costumes ! Ici il fait très bon, sauf deux nuits singulières, qui m'ont étonnée et opprimée, des nuits plus chaudes que les jours, un monde terrestre et maritime figé dans la chaleur immobile comme sous les glaces. Ni le plus fin brin de mimosa, ni la feuille extrême de l'acacia n'ont donné, pendant ces nuits, signe de vie, et les feux de Ste Maxime, reflétés et étirés sur un golfe vitrifié, barraient la mer jusqu'à mon rivage. Tout était surprenant pendant ces deux nuits. Une barque pêchait au trident au bout de mon jardin, avec son grand feu de copeaux à l'avant, elle glissait à un mètre du bord, et de la terrasse elle avait l'air de se promener dans le chemin de côte, comme une âme.
     
En somme, il ne fait frais que chez moi, et chez toi dans la maison. Je travaille, mal. Je t'aime, bien. Maurice te baise les mains, nous amitons Pierrou.
     
ta
     
Colette
    
    
Moreno vers 1895, lorsque Colette la rencontre
    
Lettre de Colette à Marguerite Moreno, écrite à Saint-Tropez le 17 août 1928. A cette date, Marguerite est en tournage, d'où les remarques de Colette sur " ce métier où l'on enfante loin de l'œil du spectateur ". L'une et l'autre préféraient, de loin je crois, le théâtre…
     
Les lettres de Colette à Marguerite témoignent d'une amitié exceptionnelle, qui s'étend sur cinquante ans. Elles ont été éditées par Claude Pichois chez Flammarion.

lundi 20 février 2012

Vesper

   
Il se fait tard, sans que je m'en sois aperçue. Il est l'heure de laquelle on dit couramment qu'elle est longue, et triste singulièrement aux personnes âgées et seules. Pourtant deux heures, trois heures, ce sont pour moi des instants, pour peu qu'une relative oisiveté m'y aide. 
      
Cet après-midi me fut une douce journée, passée à flâner et à souffrir…
     
Derrière la vitre voilée qui remplace  mal  un mur entre les deux pièces que j'habite, une lueur jaune vient de s'allumer. Voici l'heure tout ensemble de souffrir moins, d'apprêter un peu mieux mon visage, d'entendre le téléphone, un choc d'assiettes annonciateur, et des coups de sonnette pour lesquels je ne suis que défi, moquerie et hilarité. Certains jours, je vais jusqu'à dire au fond de moi : " J'emmerde toutes les sonnettes, maintenant ! " Mais ce sont des accès irrévérentiels qui ne vont pas bien loin…
       
Tu es bien ?
Très bien.
Qu'est-ce que tu écris ?
Oh ! rien. Je gratte du papier, et puis je déchire. Quand je ne peux pas faire, je défais.
       
Ce soir, le ciel se ferme, un souffle, par les hiatus des fenêtres, chante le dégel. Il est l'heure de croiser les rideaux usés par le soleil.
    
L'étoile Vesper, 1946

samedi 18 février 2012

Le cinéma chez moi ? Quel luxe ! Quel ami…

 – Bonsoir, Colette.
– C’est toi, Jean ? Montre-toi. Oui, c’est toi… Malgré toute ta fatigue, tu te donnes la peine de monter chez moi ?
– C’est que, chez toi, je me défatigue.
– Assieds-toi, viens près de moi… 
– Je suis là.
– Fais voir ta main ? Oh, qu’elle est froide ! As-tu faim ? Pas encore. Soif ? Sers-toi de l’orangeade. Alors, tu reviens d’Allemagne… 
– De Munich, après Cannes. Munich merveilleux, Cannes horrible. À Munich, ma Dame à la licorne remporte un succès sans partage…
– C’est une tapisserie ?
– Non, chérie, c’est un ballet. Et mon plus beau triomphe !
– Oh, à t’entendre, c’est toujours ton plus beau triomphe ! Surtout quand tu vas en Allemagne.
– Vraiment ? C’est peut-être que l’Allemagne est bonne fille. Elle ne calcule pas. Elle aime… 
– Et à Cannes, tu étais… président ? Président du Festival ?
– Oui, président du jury ! Dis-donc, tu ne suis vraiment plus rien ? 
– J’avoue… 
– Colette, le cinéma… Le cinéma !
– Eh bien, le cinéma ?!
– Le cinéma est entre les mains de pignoufs qui n’ont aucune idée de ce qu’est un drame… ni une comédie, d’ailleurs. Mais tu comprends, c’est eux qui ont l’argent…
– Je comprends. 
– Ce cinéma commercial trouve la faveur du public en l’endormant. Ce sont les acteurs agréables, les problèmes superficiels. La beauté conventionnelle, la morale conventionnelle… Parce qu’un film coûte aujourd’hui trop cher à réaliser, les cinéastes originaux doivent se soumettre à cette médiocrité, ou renoncer à tourner. En sorte que plus personne n’interroge le mystère. Les pointes de l’époque sont toutes évitées. Il n’y a plus de recherche, plus d’invention… 
– C’est faux, ça, il y a des innovations. Regarde, le cinémascope…
– C’est vrai, le cinémascope. C’est vrai… Eh bien, tu vois que tu suis ! 
– Jean, je m’efforce !
– Le cinémascope, oui. Comme le technicolor il y a vingt ans. Mais tu verras que du cinémascope aussi ils vont tirer des films médiocres. 
– Donc, c’était nul ?
– J’ai vu quelques très beaux films. Mais le gros de la production… indicible. Horrible. 
– Est-ce que tu ne t’y attendais pas un peu ?
– Je le craignais. 
 – Alors, pourquoi as-tu accepté cette présidence ?


– Pour le film de Clouzot… Le Salaire de la peur, un chef-d’œuvre. Auquel j’ai eu toutes les peines du monde à faire obtenir le grand prix. Mais ce n’est pas encore le plus difficile, n’est-ce pas, de convaincre un jury… Le pire, c’est le nombre effroyable de navets qu’il faut voir pendant trois semaines. Des navets qui coûtent chacun cent millions !
– Tu voyais tous les films ?
– Bien sûr, deux fois même. Est-ce que tu ne lis pas tous les romans pour le Goncourt, depuis que tu es présidente ?
– Bien sûr. Et même avant d’être présidente, quand je n’étais qu’une parmi les dix. Mais moi, je suis une masochiste ! 
– Moi aussi, moi aussi, mais il y a des limites ! J’en ai été malade. Voir de très mauvais films rend malade tu sais, on a honte, on a la nausée, on se sent diminué physiquement… La dernière semaine, ouvrir les yeux devant l’écran était devenu un supplice à cause d’un orgelet qui m’est venu et qu’il a fallu opérer sur place.
  – C’est donc ça que ta paupière ressemble à une petite saucisse de Francfort ?
– Oui ! Merci, le cinéma ! 
– Pauvre Jean… Au moins, tu as eu des compensations ?
– Tu veux dire, champagne et bonne chère ? Oui, certes. Mais à la fin, on nous présente la note.
– Ah ah !
– La vraie compensation, Colette, ce sont les admirables courts métrages que les jeunes nous ont donnés. Oh, il faut que tu voies Crin blanc, tu vas adorer ! On ne peut pas t’installer un projecteur ici ? On va t’installer un projecteur… Crin blanc, c’est d’une beauté, tu vas tomber de ton lit ! On disposera l’écran juste en face de toi, devant tes livres et tes encadrements de papillons… On pourra te passer Peter Pan, cet enchantement… Si ça n’avait tenu qu’à moi, je donnais tous les prix à Peter Pan, et le prix du meilleur acteur à Disney pour le capitaine Crochet ! 
– Le cinéma chez moi ? Quel luxe ! Quel ami… Jean… puis-je te poser une question ?
     
     
Tout est bleu ce matin © Frédéric Le Roux